L’indignation au féminin, entretien avec Lisa Da Boit et Céline Curvers

Créée en 2001 par Lisa Da Boit et Giovanni Scarcella, la compagnie Giolisu est rejointe en 2012 par Céline Curvers. Après le succès d’Il Dolce Domani, Prix du meilleur spectacle de danse pour la saison 2014-2015, les deux femmes conçoivent aujourd’hui un solo au titre éloquent : Ferocia, ou la traduction poétique d’un acte de résistance. Discussion avec deux artistes insoumises.


Cie Giolisu Ferocia
Cie Giolisu Ferocia
Photo : Tatiana de Perlinghi

 

Pourquoi ce solo ?

Lisa Da Boit : Notre pièce précédente avait demandé beaucoup d’énergie pour gérer une grosse équipe. Après Il Dolce Domani qui posait des questions existentielles, nous souhaitions revenir à une forme plus intime et aller plus loin, plus profondément. Ferocia expose la souffrance, la tristesse et les questions qui nous habitent, en écho avec ce qui se passe. Depuis ses débuts, la compagnie Giolisu ne s’est jamais extraite du monde ni intéressée aux recherches purement formelles. Notre questionnement s’exprime par la danse mais notre langage n’est jamais abstrait. Il s’agit d’une réponse à ce à quoi nous sommes confrontés dans le monde.

Comment le mouvement peut-il traduire le cri, le sentiment de révolte ?

Céline Curvers : L’enjeu de ce solo est de développer une gestuelle colorée, habitée sans tomber dans l’illustration. De travailler subtilement la fragilité de Lisa qui danse ce solo, dans un contexte où tout le monde peut s’y retrouver. D’étudier la façon d’installer une ambiance, un ressenti de plateau. Ferocia est une transposition artistique, scénique, d’un propos politique tout en renfermant également une dimension poétique.

Lisa : J’avais peur que la forme du solo soit perçue comme complaisante, uniquement comme une mise en scène de soi. Comment trouver cette juste distance, comment une femme répond-elle à tout ce qui se passe et met-elle en scène tous ses sentiments de rage, de frustration et de peur ? Il n’est pas question de libération ou de thérapie mais d’une parole prise avec la distance suffisante. Car il s’agit de moi et ce pourrait être n’importe quelle femme.

Le titre (Ferocia), en italien et au féminin, est-il une façon d’affirmer vos origines et votre condition de femme ?

Lisa : Mes racines sont présentes dans les références que j’ai utilisées dans la pièce. J’ai fait mes études en Italie mais je ne revendique pas mon italianité ; elle est là, c’est certain. La férocité évoque la violence, l’agressivité, renvoie à quelque chose de négatif. Nous sommes effectivement enragées, non aux prises avec une violence aveugle et noire mais pour aller vers la lumière. Il est important de s’indigner pour aller de l’avant.

La pièce a-t-elle une dimension féministe ?

Lisa : Oui ! Nous avons voulu que ce soit une femme sur scène. La parole des femmes kurdes est importante, elles qui ont essayé de se constituer en armée avec une autre conception que celle des militaires. Elles livrent une bataille pour la survie, pour leurs droits. Je me suis également inspirée de la poétesse italienne Alda Merini, qui a passé de longs moments dans un asile. On la disait folle en raison de son hypersensibilité qui la rendait inapte à vivre en société.

Céline : Nous nous sommes beaucoup nourries de lectures, de documentaires ; nous avons écouté des entretiens de Simone de Beauvoir, de Marguerite Yourcenar, d’Angela Davis, mais également des zapatistes au Mexique…

Lisa, la philosophie à laquelle vous avez été formée imprègne-t-elle votre œuvre ?

Oui, la philosophie et le mouvement sont liés pour moi. J’ai le désir de trouver physiquement des réponses à mes questions. Le corps ne bouge pas mécaniquement, il est toujours habité par quelque chose. Je veux traduire ma réflexion dans une forme physique.

Comment se traduit votre engagement politique et artistique ?

Lisa : Céline et moi avons mené des actions auprès des réfugiés. Nous sommes allées au parc Maximilien en tant que bénévoles et nous avons donné des spectacles là-bas au moment où les migrants venaient d’être accueillis. L’enthousiasme et l’espoir étaient encore présents. Puis nous y sommes retournées quelques mois plus tard, il pleuvait, la boue avait recouvert le sol, le paysage était devenu sinistre. L’épuisement a commencé à se faire sentir, tant de la part des réfugiés que des bénévoles.

Céline : Si le politique ne prend pas le relais, tout finit par se déliter. Je me suis rendue à Calais (avec une association), où j’ai eu l’impression de me trouver dans un camp de concentration… une vision insoutenable. On se sent impuissant, semblable à une goutte d’eau au milieu de l’océan… Mon engagement se poursuit sur d’autres terrains, au travers, entre autres, de l’association Espaï, qui vise à favoriser la mixité sociale, et avec le Festival de rue « Danse avec les foules », situé dans un quartier où l’accès à l’art ne va pas de soi. Nous sommes allées à deux reprises au Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape alors dirigé par Maguy Marin : j’ai constaté pour la première fois que l’art avait réussi à s’installer dans un quartier défavorisé, dans la banlieue de Lyon, où la population locale venait assister à toutes les générales. On avance toujours qu’il difficile de mettre en place ce type d’actions, je ne le crois pas.

Nous restons également cohérentes au sein de l’équipe, qui constitue une petite communauté. Le musicien Thomas Barrière, Laurence Halloy (lumière), Julia Didier (costumes), Yoris Van den Houte (scénograhie) participent à la réflexion. Ce travail à l’échelle de l’équipe fait aussi partie de notre engagement, au-delà de notre projet artistique. Il faut rester respectueux des collaborateurs, de leurs conditions de travail…

Comment percevez-vous le paysage chorégraphique belge de ce point de vue ? La danse est-elle engagée ?

Céline : Des lieux comme Les Tanneurs, le KVS… développent une politique vers les publics. Le Centre Lorca est parvenu à faire entrer les gens de la rue, que nous sommes allés chercher par la main. L’année dernière, pour la première fois, les enfants du quartier Anneessens sont venus voir des spectacles. Il est difficile de franchir les barrières, d’oser pénétrer dans un lieu où personne ne te ressemble… Aujourd’hui, j’ai le sentiment que le théâtre porte une parole plus engagée, davantage que la danse, qui est peut-être un médium plus compliqué. Des Maguy Marin, il n’y en a pas tant ! L’essentiel pour moi consiste à ne jamais perdre la connexion avec le dehors.

Lisa : Une partie de la danse contemporaine, celle des salles de spectacle, me semble très éloignée de ces questions. La danse in situ me paraît plus engagée. Elle te place dans une position humble par rapport à celle du plateau parce qu’elle te confronte à un public qui n’a pas fait la démarche de te voir. J’aime être sur le terrain, dans les lieux urbains (gare, métro…), qui sont devenus aujourd’hui des lieux de vie…, danser sur le sol, dans la saleté, avoir chaud ou froid, ne pas être uniquement dans le confort.

Comment résister en tant qu’artistes aujourd’hui ? Restez-vous optimistes ?

Lisa : Agir est le plus important. Mais la portée de nos actes est difficile à mesurer. L’exploitation de l’homme par l’homme m’atteint profondément. Qu’est-ce qui fait notre humanité ? Nous devons reconstruire du sens. C’est « le pessimisme de la raison et l’optimisme de l’action ».

Céline : L’action aide à rester debout ; l’optimisme consiste à ne pas abandonner. Artistes ou non, nous détenons tous un pouvoir extraordinaire que nous n’utilisons pas suffisamment. Par ailleurs, nous ne valorisons pas assez les initiatives citoyennes qui partout se développent pour maintenir l’édifice. Je veux faire partie de ces gens qui agissent, je ne veux pas abdiquer.

 

Propos recueillis par Alexia Psarolis

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